Pour Claude Beaulac, directeur général de l’Ordre des urbanistes du Québec, l’urbanisme relève tout d’abord d’un choix politique.
Importance de l'urbanisme au Québec : un choix de société
Où se situe le Québec en urbanisme? Les villes du Québec sont-elles bien outillées pour faire une planification urbaine efficace? Voilà quelques-unes des questions posées à Claude Beaulac, directeur de l’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ), selon qui le Québec se situe à mi-chemin entre l’Europe et les pays anglo-saxons.
«Si on brosse un portrait global de l’urbanisme, on remarque qu'à l’échelle canadienne, la situation au Québec est très bonne. En tout cas meilleure que celle de l’Europe, où les urbanistes ne jouissent pas de la même reconnaissance qu’ici. Là-bas, ce sont les architectes et les ingénieurs qui ont le plus d’influence dans les choix urbanistiques. Si on prend le cas de la France, par exemple, on constate que l’Office de qualification des urbanistes n’a vu le jour qu’en 1998, ce qui est plutôt récent, comparé à une organisation comme la nôtre, fondée en 1963.»
Tradition davantage anglo-saxonne
Chez les pays anglo-saxons, il semble que la notion d’urbanisme soit plus présente. On retrouve d’ailleurs une réflexion en ce sens dans le document Renforcer les formations à l’Urbanisme et à l’Aménagement, un rapport de Jean Frébault et Bernard Pouyet paru en 2004. On peut y lire (p. 26) : «Cette communauté professionnelle (les urbanistes) est encore socialement peu reconnue au niveau du grand public et même des élus, contrairement à ce qu’on observe par exemple dans les pays anglo-saxons ou d’Europe du Nord.» Le document a été publié pour le compte du ministère du Transport, de l’Équipement, du Tourisme et de la Mer et du ministère de l’Éducation nationale de France.
Claude Beaulac abonde dans le même sens. «En Grande-Bretagne, par exemple, la profession d’urbaniste est très reconnue, tout comme en d’autres pays comme l’Australie et les États-Unis, et même dans le reste du Canada. On y reconnaît l’importance d’une bonne politique d’aménagement du territoire. À titre d’exemple, sachez qu’il y a, par personne, deux fois plus d’urbanistes dans le monde anglo-saxon qu’au Québec. C’est donc une tradition plus forte que la nôtre. D’ailleurs, on se rappellera que la profession d’urbaniste au Québec a tout d’abord été reconnue par des gens de la communauté anglophone.»
Quant à l’Europe, M. Beaulac soutient que l’Union des urbanistes du Québec travaille de concert avec la France dans le cadre de la mobilité de main-d’œuvre afin de répondre aux standards communs des deux pays. «Au Québec, nous détenons une solide expertise en termes de réglementation et de planification et nous collaborons étroitement avec la France pour développer des outils et des processus communs. À ce titre, l’évolution de la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme découle de réflexions initiées par l’OUQ au cours des 25 dernières années.»
Choix avant tout politique
Selon le directeur de l’OUQ, l’urbanisme relève tout d’abord d’un choix politique. «L’aménagement d’un territoire donné dépend du choix posé par les divers paliers de gouvernement et il faut beaucoup de travail pour arriver à un consensus. C’est un processus difficile et on reconnaît qu’il y a matière à amélioration. D’ailleurs, c’est là un des enjeux actuels. Et lorsque vous me demandez si les villes du Québec sont bien outillées pour livrer une planification urbaine efficace, je réponds qu’au niveau des expertises, il y a place à l’amélioration, mais l’OUQ travaille étroitement avec les instances décisionnelles pour que l’intérêt commun soit exprimé de la meilleure façon possible.»
Urbanisme inadéquat
Au fil des ans, de nombreuses villes québécoises ont connu un urbanisme à ce point inadéquat qu’on pourrait le qualifier d’anarchique. Peut-on identifier les erreurs qui ont été commises et pouvons-nous tirer leçon de ces bavures urbanistiques?
«La question est fort intéressante, répond Claude Beaulac, mais à mon avis, on ne peut pas la considérer uniquement sous le prisme des décisions prises par les urbanistes. Lorsque ces aménagements ont été pensés et réalisés, ils correspondaient à la mentalité qui prévalait à l’époque. Ce que vous appelez des erreurs, ce sont des réalisations effectuées durant des périodes où des notions comme celle du développement durable, par exemple, ne faisaient pas partie des préoccupations des citoyens et de leurs dirigeants. Ces décisions furent, en quelque sorte, le reflet de la société qui les a réalisées.»
«Au Québec, ajoute-t-il, il fut une époque où les citoyens ne se prononçaient à peu près jamais sur les plans d’aménagement, laissant toute la latitude aux promoteurs. Mais, de nos jours, les citoyens sont mieux informés et n’hésitent pas à se mobiliser pour faire part de leurs critiques sur un projet donné. Aussi, les promoteurs, également mieux informés, ont su développer des méthodes de travail correspondant davantage à la réalité d’aujourd’hui. Les procédures sont mieux planifiées et la consultation populaire a un poids dans la balance lorsque vient le temps de poser des décisions. Autrement dit, on ne fait plus les choses comme on le faisait, il y a 25 ans. Cela dit, il reste encore des améliorations à apporter au chapitre des processus de décision, notamment en matière législative.»
Erreurs corrigibles
L’exemple de la rue Saint-Joseph, dans le quartier Saint-Roch, à Québec -où on a procédé à son recouvrement afin de faire de cette rue commerçante un mail imitant celui des centres commerciaux- représente, selon M. Beaulac, un bel exemple d’erreur qu'on a pu ensuite corriger. «Au départ, note-t-il, l’intention était louable, mais on a ensuite constaté, à l’usage, que ce n’était pas la bonne formule. On a alors procédé à sa démolition pour redonner à la rue Saint-Joseph sa vocation de rue urbaine. Cela démontre qu’on peut, en quelque sorte, effacer une erreur passée. Dans d’autres cas, les modifications urbanistiques peuvent s’avérer extrêmement difficiles. On pense à la France, qui s’est dotée de banlieues au sein desquelles on a construit des tours d’habitation très denses. Aujourd’hui, ce type d’aménagement est décrié partout, mais à l’époque, on pensait en termes techniques. Il est envisageable de trouver des solutions, mais pour ce genre de projet, il faut miser sur le long terme.»
Rentabilité vs densité
Est-ce que construire des infrastructures de façon à loger le plus de gens possible peut s’avérer une solution rentable? Claude Beaulac en doute. «Il existe différents points de vue sur le sujet. Sur le plan financier, on a cru que ça pouvait être une solution intéressante. Cependant, il faut considérer ce genre de développement comme un ensemble et prendre soin d’établir une bonne relation entre le résidentiel et le commercial. Les deux peuvent cohabiter, pourvu qu’on respecte le caractère humain. Aussi, les besoins évoluent au fil des ans. Pensez aux années 1970, avec l’apparition des bungalows. Cette façon de faire correspondait à la démographie de l’époque, où les jeunes familles étaient constituées de 3 ou 4 enfants et que le mode de vie penchait en faveur de la maison unifamiliale. Aujourd’hui, cette formule ne correspond plus à notre situation, où les personnes seules et vieillissantes sont plus nombreuses. Ce phénomène a entraîné la construction d’autres types de résidences.»
Urbanisme d'aujourd’hui
Analyser la ville dans son ensemble, maintenir les infrastructures modernes et tenir compte des besoins, des façons de transformer et des calculs financiers comptables, voilà les défis actuels que doivent relever les urbanistes. «Considérer tous ces aspects n’est pas simple. En Europe, par exemple, on a constaté que la densité de la population engendre des coûts sociaux et de santé, ce qui me fait dire qu’il n’y a pas de formule toute faite. Cependant, il existe de fort belles réalisations comme la revitalisation du quartier Saint-Roch, à Québec et le quartier international, à Montréal, qui s’est vu remporter une trentaine de prix. À Ville Saint-Laurent, on a le projet Bois Franc, résolument urbain et avant-gardiste, qui est très intéressant. Toutes ces réalisations nous indiquent que nous avons su adopter une approche réfléchie qui correspond bien à nos besoins actuels. En continuant d’analyser l’espace et en proposant des pistes d’intervention dans une perspective intégrée, l’urbaniste contribue à assurer la qualité de vie et l’harmonisation des activités humaines, et ce, dans une perspective de développement durable, où l’intérêt commun doit prévaloir», conclut Claude Beaulac.